Les gravures rupestres de l’Oukaïmeden

Par Marie Coste-El Omari, Professeur d’histoire-géographie

A 75 km au sud de Marrakech, et à 2600 mètres d’altitude, le plateau de l’Oukaïmeden est d’abord connu pour sa station de ski, mais il est aussi couvert d’un beau pâturage, qui s’étale dans la dépression au pied des sommets (Jbel Oukaïmeden, Anngour et Attar) d’un côté, et la pente douce de grès rouges du Jbel Tizrag de l’autre. De petits cours d’eau (Assif n’Oukaïmeden, assif Tiferguine) et des sources à flancs de pentes favorisent cette riche prairie d’altitude. Depuis plusieurs milliers d’années, les éleveurs des vallées environnantes (Ourika et Gheghaya) montent l’été en transhumance avec leurs troupeaux, et sans nul doute ce sont ces éleveurs transhumants qui ont laissé les gravures rupestres, utilisant le support des dalles et blocs de grès rouges abondants. Dans le Haut-Atlas, deux autres sites importants sont connus : celui du plateau du Yagour, et celui du Jbel Ghat, plus à l’est.

Le cadre géographique et historique de ces gravures est le même que celui des deux autres sites importants du Haut-Atlas (plateau du Yagour, et Jbel Ghat – Tizi n’Tirghist-) : des plateaux d’altitude pourvus de riches pâturages et de sources, et fréquentés par les éleveurs des vallées environnantes, qui transhument chaque été. A l’Oukaïmeden, l’ouverture du pâturage a lieu le 10 août, selon une ancienne gestion coutumière de cet espace réservé appelé « agdal ». Cette occupation remonterait à plusieurs milliers d’années, d’après quelques restes archéologiques. En effet, à partir du milieu du IV° millénaire av. J.C., l’aridification du climat a poussé les éleveurs du nord du Sahara à se replier vers le Haut-Atlas. L’étude des pollens montre, pour le plateau de l’Oukaïmeden, une importante régression du couvert arboré et en même temps l’abondance des pollens d’espèces nitrophiles qui indique une forte pression pastorale.

D’autre part, les terrains de ces plateaux sont composés de grès du Permo-Trias (fin Primaire-début Secondaire), avec des dalles inclinées plus ou moins plates, émergeant des pâturages, ou bien des blocs redressés. Ce sont ces dalles ou ces blocs qui ont été gravés par les pasteurs : gravures d’animaux, sauvages ou d’élevage, gravures d’armes, personnages, etc., difficiles à interpréter et à dater.

L’interprétation des gravures est difficile. Plus du tiers d’entre elles ne sont pas identifiées : l’érosion de ces grès assez tendres en a abîmé beaucoup.

Certains dessins sont superposés, comme un palimpseste, parfois à des périodes très éloignées (poignard sur bovin par exemple, ou écriture sur éléphant). Mais surtout l’interprétation est malaisée (et donne lieu à des querelles de spécialistes !) du fait que ces représentations sont symboliques, et sont liées à des croyances, des pratiques, des mythes, des interdits, que nous ne connaissons pas. Certaines croyances (les génies), certains rituels existent encore, liés à la pluie, à la fécondité des hommes et des animaux, comme le rituel de « taghonja » (voir page 9). Enfin il y a eu des destructions dues à la construction de la station de ski, et aux vandales «chercheurs de trésor» !

La datation des gravures est tout aussi difficile, en l’absence de restes archéologiques utilisables sur les sites. L’occupation du plateau de l’Oukaïmeden pourrait remonter au milieu du IV° millénaire av. J. C. mais rien ne dit que les gravures soient aussi anciennes. C’est l’étude des thèmes gravés, et éventuellement des techniques de gravure, qui peut donner des indications chronologiques. Ces gravures se sont étalées sur plusieurs millénaires, et il y a eu souvent superposition associant des signes gravés à des époques parfois très éloignées.

Seule une comparaison des armes (poignards, hallebardes) représentées à l’Oukaïmeden avec celles de l’âge du bronze ibérique (II° millénaire av. J. C.) peut donner une indication chronologique : en effet les armes gravées de l’Atlas ont des ressemblances avec celles de l’âge du bronze ibérique. Les autres gravures sont alors situées chronologiquement avant ou après cet âge du bronze. On peut alors distinguer cinq grandes séquences, la plus ancienne étant celle des animaux sauvages (les éléphants de l’azib Talaïsane, entre autres) et d’élevage (bovidés).

Les plus anciennes gravures seraient celles des animaux sauvages et des animaux d’élevage, thèmes hérités du néolithique saharien et pré- saharien. Ils peuvent être associés à des personnages stylisés de petite dimension (orants de la frise aux éléphants). Du fait de l’absence d’armes en métal, on peut les dater du pré-bronze (III°-II° millénaires av. J. C.), mais ces thèmes gravés ont pu perdurer sur une longue période. Ces représentations d’animaux, sauvages ou d’élevage, sont caractérisées par leur élégance (à la différence des figures anthropo-morphes postérieures) et parfois leur fantaisie (cornes ou pattes al- longées…). Les éléphants représentés à l’Oukaïmeden font partie de groupes résiduels, plus petits de taille, réfugiés au nord du Sahara avec son aridification, ils se contentaient de milieux plus pauvres, et ils ont survécu jusqu’à l’époque historique (éléphants d’Hannibal…). Sur la frise de l’azib Talaïsane, les gravures d’éléphants, comme celles du rhinocéros et du félin, ont été entièrement excavées, avec un piquetage fin et peu profond.

L’abri Abadsan est situé au-delà du col Tizi n’Tifina (carte page 11). Sur de gros blocs de grès verticaux (et toujours à l’ombre) sont gravés trois gros éléphants à petites oreilles (plus ou moins achevés), des bovins aux cornes fantaisistes, un bouquetin (?). Un bovin à belles cornes en lyre est associé à un poignard : rite sacrificiel (?). A la différence des animaux de la « frise aux éléphants », seuls les contours ont été piquetés.

Les dalles du Tizi n’Tifina (au pied du Jbel Attar) sont les plus riches en gravures : des animaux sauvages, des bovidés élégants (voir aussi page 3) ou fantaisistes, certains au pis démesuré, symbole de l’importance du lait dans l’alimentation des pasteurs. Et aussi armes et figures anthropomorphes de la période suivante. Bovidés et grande faune d’Afrique, très représentés à la fin du néolithique et à l’âge du bronze, disparaîtront à la période « libyco-berbère », ce qui témoigne de l’aridification du milieu.

Les armes métalliques sont caractéristiques de la période appelée « L’Homme de l’Atlas ». Elles ressemblent à celles du bronze ibérique (premiers siècles du II° millénaire jusqu’à la moitié du I° millénaire av. J. C.). Elles auraient été d’abord importées, puis imitées. Certaines ont été représentées superposées sur un bovidé antérieur. Les poignards sont très nombreux à l’Oukaïmeden. Les plus anciens ont une lame assez longue, parfois nervurée, et n’ont pas de garde. Les autres ont une lame plus courte, une garde et un pommeau évasé. Les hallebardes (lame triangulaire acérée montée perpendiculairement sur un manche) ont connu une large diffusion en Europe au début de l’âge du bronze, et celles de l’Atlas leur ressemblent. La hache massue à lame métallique ovale ou rectangulaire est une arme que l’on ne trouve que dans l’Atlas.

Les figures anthropomorphes de la séquence dite « l’Homme de l’Atlas » sont nombreuses sur le Yagour, souvent associées à des armes. Elles sont grandes et leur représentation est plus stéréotypée, voire fruste, comparée à l’élégance des animaux de la période précédente.

A l’Oukaïmeden, plusieurs figures anthropomorphes, présentes uniquement au Tizi n’Tifina, sont mystérieuses, et leur interprétation comme leur datation restent une énigme. Elles ont été appelées « idoles au violon » par J. Malhomme. Tête à deux yeux et un nez, long cou, corps à deux excroissances latérales (seins ? bras ?), et se terminant en U avec des franges (?) et des jambes. Est-ce la représentation d’une idole féminine, d’une « déesse-mère » comme ailleurs en Méditerranée ? Ou bien une représentation du rituel de « taghonja », pour demander de la pluie (bras écartés, et l’eau qui s’écoule en bas du corps) et avec elle^la fécondité ? C’est l’hypothèse émise par L. Auclair. On a encore le souvenir d’un rituel de Taghonja qui était pratiqué dans le Haut-Atlas quand la sécheresse menaçait : une poupée habillée, la « fiancée de la pluie », promenée en procession, ses bras remplacés par deux louches tournées vers le ciel pour implorer la pluie.

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Les disques ornés seraient contemporains de la dernière période du bronze atlasique, précédant la période du libyco-berbère. Ils présentent une grande variété de décors internes. Deux interprétations sont possibles : soit ils seraient des représentations astrales et cosmogoniques. Soit ils seraient des boucliers ronds (comme ceux utilisés par les Berbères jusqu’au Moyen-Age) et dans ce cas les dessins auraient une fonction héraldique, comme des armoiries ou des blasons claniques. D’autres « boucliers » aussi sont représentés, rectangulaires, avec des dispositifs de lattes, de vannerie, de cloutage.

La période libyco-berbère est peu représentée à l’Oukaïmeden, sinon par l’écriture (ancêtre du tifinagh) des deux lignes verticales de la « frise aux éléphants ».

(Cette période est surtout présente au Jbel Ghat, avec représentation de chars et de cavaliers). D’autres gravures restent difficiles à dater et à interpréter, comme les petites cupules alignées qui pourraient être des jeux de société ayant valeur de prédiction sur l’avenir.

Les principales gravures sont situées sur les deux barres de grès rouge de part et d’autre de l’assif Oukaïmeden et de la route. Plusieurs sites se trouvent sur les dalles qui montent vers la falaise du Tizrag, y compris dans le village de la station. De l’autre côté du barrage, les dalles bordant le vallon qui descend vers l’assif Tiferguine abritent plusieurs gravures. Le site le plus riche est celui du Tizi n’Tifina, et plus loin celui de l’abri Abadsan est moins connu.


Crédits photographiques : Marie Coste-El Omari.

Bibliographie :

  • Les paysages gravés du Haut-Atlas marocain, par Laurent Auclair, Abdelhadi Ewague, Benoît Hoarau (éditions errance)
  • L’art rupestre au Maroc, les sites principaux, par Alain Rodrigue (L’Harmattan)

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