La fête de Aïd al-Fitr : du religieux au culturel, social et politique.

Par Mohamed Boulajdad, Etudiant en Anthropologie culturelle & Esthéthique

Les fêtes ont toujours constitué des moments intenses pour les sociétés humaines, des périodes où la structure sociale est mobilisée à son plus haut degré, remise en question, où individus, clans, classes sociales, se mobilisent pour vivre de courtes ou de longues périodes d’agitation.

Ces fêtes ont toujours eu une origine religieuse mais aussi un rapport avec le cycle cosmique et naturel. A Rome on fêtait le Saturnaliapour célébrer le dieu Saturne à l’occasion du nouveau solstice d’hiver, des quantités énormes de nourritures sont consommées, de longues nuits de beuverie jusqu’à l’épuisement sont tenues, des grands repas collectifs organisés, les bornes sociales sont dénouées et les esclaves jouissaient durant cette période d’une exclusive et apparente liberté.

La fête s’est toujours opposée au courant ordinaire de la vie, rigoureux, monotone et contrôlé par les devoirs, les précautions et les codes. Pour mettre en place un mode vital symétrique, désordonné, excessif et divertissant. L’idée était et est de faire reposer l’homme périodiquement pour renouveler ses forces et en conséquence celles de l’univers. : « Tel parait bien être en effet le but des fêtes. Le temps épuise, exténue. Il est ce qui fait vieillir, ce qui achemine vers la mort, ce qui use : c’est le sens même de la racine d’où sont tirés en grec et en iranien les mots qui le désigne. Chaque année la végétation se renouvelle et la vie sociale, comme la nature, inaugure un nouveau cycle. Tout ce qui existe doit être rajeuni. Il faut recommencer la création du monde. »[1]

Dans la religion islamique, les seules fêtes prescrites et autorisées sont celles en rapport avec le devoir religieux, elles sont deux dont Aïd al-Fitr. Cette fête célèbre la rupture du jeûne du mois sacré de Ramadan et suit le calendrier lunaire. Après une longue période de jeûne, considéré comme acte de purification psycho-physiologique, du corps, de l’esprit et de l’âme, de toutes les impuretés, le croyant reprend sa vie ordinaire sillonnée de dépassements.  

Le temps de la fête de Aïd al-Fitr se caractérise par un ensemble d’attributs dont, d’une part, le sacrifice, le don, la générosité, la solidarité, la paix, l’uniformité, le sacré, et d’autres part, l’excès, l’amusement, la rivalité, la transgression, le profane, éléments antagonistes mais complémentaires. C’est ce que nous développerons davantage dans cet essai.

Il n’est pas de fête qui ne soit représentée dans l’esprit des gens comme une temporalité spécifique, un autre monde, en dialecte marocain on désigne cette conception par le mot Laaouachr العواشر, qui veut dire à la fois les jours de la fête, les atmosphères qui les distinguent mais aussi tous les codes comportementaux propres à ce temps, dont le laisser-aller.

L’atmosphère du Aïd, se répand dans tout l’environnement la veille, par des odeurs des préparatifs culinaires, des bruits des gares que font les mobilités intenses des immigrants urbains prenant le chemin de retour vers les campagnes, des surpeuplements bruyants des marchés de vêtements et par toute une joie préliminaire qui commence à rayonner partout annonçant la récompense. Le rouage économique et social se relance.

C’est le jour de la fête, l’innocence enfantine l’initie. Vêtus de leurs vêtements neufs, les enfants se lèvent les premiers très tôt le matin, annonçant par leurs cris et rires joyeux la fête dans les ruelles, les femmes, l’air heureux, préparent des plats traditionnels, les chants andalous à la télévision, encens répandant des odeurs botaniques pénétrantes, enrichissent l’ambiance dans les maisons. Dehors, les hommes s’occupent à distribuer l’aumône donnée généralement en une quantité précise de céréales ou d’équivalent en argent et offerte obligatoirement avant la prière.

C’est le moment de la grande prière, organisée généralement dans un espace ouvert au ciel, appelé Lemsella لمصلى, hommes et femmes, habillées de leurs plus beaux vêtements et bijoux, se dirigent en grands flux vers le lieu de rassemblement. Après avoir rendu adoration, la fin de la prière déclenche un grand moment d’affection sociale, hommes et femmes se saluent, s’embrassent, s’adressent des formules de politesse, s’interrogent les uns les autres, dans une atmosphère amicale apparente, qui ne manque pas de gestes de plaisanterie et d’ostentation des richesses accumulées durant toute la période d’absence.

Alors on prend le chemin de retour en compagnie. Dans les quartiers, les femmes se retrouvent aux portes des maisons, se félicitent, s’adressent des vœux et échangent des nourritures, consolidant ainsi les rapports et valeurs de voisinage mais aussi les réseaux d’alliance et de rivalité. La nourriture donnée porte en elle tout une symbolique de l’identité du donateur. D’autre part, des visites familiales ont lieu, des échanges de cadeaux, des invitations à table, avec un air d’amour et d’affection très ponctué, l’Aïd est l’occasion parfois des réconciliations.

En outre, des visites aux défunts sont organisées, apportant des offrandes aux mendiants aux portes des cimetières (figues sèches[2], pain, friandises, argent…), moyen de leur obtenir de la bénédiction et du bien-être dans l’au-delà mais aussi comme un acte de piété envers l’ancêtre. A l’aide d’un fqihreligieux, on récite quelques versets du Coran sur les tombeaux en les aspergeant de liquide parfumé.

Que dieu bénit vos parents
Que dieu leur accorde miséricorde et paradis
Que dieu vous récompense
Discours d’un vieux mendiant à l’aumônier, cimetière Bab Doukala

« Dans toutes les sociétés du nord-est sibérien et chez les Eskimos, de l’ouest alaskan, comme chez ceux de la rive asiatique du détroit de Behring, le potlatch produit un effet non seulement sur les hommes qui rivalisent de générosité, non seulement sur les choses qu’ils s’y transmettent ou y consomment, sur les âmes des morts qui y assistent et y prennent part et dont les hommes portent le nom, mais encore sur la nature. Les échangent de cadeaux entre les hommes, « name-sakes », homonymes des esprits, incitent les esprits des morts, les dieux, les choses, les animaux, la nature, à être « généreux envers eux ». »[3] Nous le voyons bien, le sacrifice, l’offrande, le don sont des éléments fondamentaux de la réussite de la fête, ils sont d’abord des actes de reconnaissance et de gratitude envers les vivants, les morts, l’univers. Ensuite, en régénérant le cycle naturel et les richesses, ils renouvèlent la cohésion sociale.

Vers midi, l’ambiance se calme, chacun rentre chez soi. Le soir, les festivités reprennent, hommes et femmes, jeunes et petits enfants, familles se dirigent vers les espaces publics, en grand flux. C’est dans les jardins, les marchés journaliers, restaurants ambulants, dans la rue, que la fête se tient, qu’une dynamique territoriale très intense se déclenche alors, produisant une atmosphère sonore continue, une effervescence bruyante, chaleureuse, au sein de laquelle la grande foule se laisse flâner dans tous les sens. C’est ainsi que la communauté, transportée par l’extase du milieu vers des états d’être plus vifs,  atteint l’apogée d’expression des sentiments et  pulsions vitales.

Ambiances sonores de l’Aïd al-Fitr, fête religieuse, Marrakech, mai 2021, Mohamed Boulajdad

S’ajoutent des quatre coins du territoire, les jeunes villageois des campagnes côtières qui descendent vers le centre-ville en motos, marquant leur arrivée par des clacksons et des tours répétitifs dans toute la ville, à l’image des scènes d’action des films indiens dont ils sont des grands amateurs, les familles en transport collectif (Mercedes-Benz T1 210D). Le paysage rappelle les jours de moussem, le désordre festif s’installe.    

Dans les jardins, on jouit de plats pris en famille en plein air, de rencontres entre amis, enfants échappés dans les espaces de jeu. Des jeunes se groupent, enchantent l’atmosphère par leurs instruments musicaux. Les adolescents, ne manquent pas l’occasion de s’amuser par quelques jeux de séduction. C’est la fête, tout est permis.

La période de la fête et ses évènements propres persistent pendant tous les jours qui suivent et s’éteignent de plus en plus au bout une semaine.

Si les jours de la fête Aïd al-Fitr sont des moments de prière, d’offrande, de générosité, d’affection et de religiosité, c’est aussi à ces jours-là que rivalités, pratiques sexuelles, beuverie, promiscuité sociale s’accroissent, après un mois d’autodiscipline, sacré et profane se rejoignent.

La cohésion sociale ne réside pas seulement en tous ces prestations matériels et immatériels qui renforcent les liens sociaux, mais aussi, en tout un jeu de pouvoir implicite qui, grâce à la fête, recouvre un terrain favorable aux échanges symboliques, qui agissant sur l’organisation intérieure des communautés, renouvellent ses réseaux d’alliances et de rivalités et réactualisent ses classifications naturelles et sociales des êtres et des choses. A ce niveau, l’action politique.  

« L’essentiel, est qu’il existe partout une conception de la fin et du début d’une période temporelle fondée sur l’observation des rythmes bio-cosmiques s’encadrant dans un système plus vaste, celui des purifications périodiques et de la régénération périodique de la vie »[4]


[1] Roger Caillois, L’homme et le sacré, Gallimard, 1939, p67

[2] La figue sèche est un fruit cité dans un passage du Coran (Sourate AT-TIN 95, verset 1), ainsi elle est représentée dans l’imaginaire collectif comme un fruit sacré qui renvoie à l’au-delà et au paradis.

[3] Marcel Mauss, Essai sur le Don, Forme et Raison de l’échange dans les sociétés archaïques, Presse universitaire de France, 1950, p 164-165

[4] Mircéa Eliade, le mythe de l’éternel retour, Paris, Gallimard, 1949, p 85