Ambiances sensorielles d’une fête foraine : Le souk hebdomadaire urbain Bab El Khemis

Par Mohamed Boulajdad, Etudiant en Anthropologie culturelle & Esthéthique

L’espace sonore est une composante de l’espace social : les sons rythment le temps, définissent les espaces, singularisent les ambiances”[1]

Au souk hebdomadairerural, fête foraine tenue chaque semainedans un vaste espace en plein air, correspond le souk urbain. Malgré les quelques differences de structures et de fonctions (morphologie générale, architecture, contenu…), néanmoins les deux modalités partagent certains caractères communs. 

Si le premier offre un rendez-vous aux différents clans ruraux pour effectuer des transactions aux attributs commerciaux (achat et vente de produits divers) et sociaux (renouvellement du contact, rencontre des amis, invitation à table, échange d’actualités…),le deuxième présente les mêmescaractéristiques, d’ampleur cependant moins importante. 

Le jour du souk Bab El Khemis (qui se tient le jeudi, traduction du mot El Khemis) rêvet aux yeux de la population urbaine, surtout pour la classe populaire qui ne dispose que de rares divertissements, une dimension sacrée. C’est ce jour là que la population locale va pouvoir enfin se retrouver dans un espace-temps pour oublier les soucis qu’implique la vie qoutidienne. 

Cependant, une catégorie semble plus joyeuse le jour du souk que toutes les autres, il s’agit des vagabonds, des sans abris, des sans emplois, de tous ceux qui vivent en marge de la société, le souk est le temps du “chaos perdu”[2], le temps de la retrouvaille, de l’excès et du libre agir. Ils vont enfin pouvoir errer, fumer du cannabis, chanter, se taquiner, s’asseoir par terre, jouer aux cartes et le plus important : renouveller leur contact avec la communauté. Les codes sociaux étant suspendus ce jour-là et spécifiquement ce jour là, et dans un désordre total apparent, tout est permis. C’est le principe fondateur de toute fête. 

Chaque dimanche, hommes et femmes, vieux et jeunes, vagabonds et employés se rendent àBabEl Lekhmis, lieu où se tient le souk, chacun y trouve sa part d’intérêt et d’amusement. Variable selon les saisons, le commencement du souk débute par l’arrivée des différents commerçants, vendeurs ambulants, hommes de spectacle, qui se derigent en veritable défilé vers le souk à partir de 7h du matin. 

D’abord l’installation des tentes de restauration et puis celles des commerçants venus de très loin. L’ambiance est encore calme, seul le cliquetis des installation mêlé aux discutions de ceux qui prennent leur petit-déjeuner chez des vieilles femmes, remplit le champs sonore. Bissara, soupe blanche à la semoule ou à l’orge, pain a l’huile d’olives, haricot, lentilles, sont les plats traditionnels du souk, avec du thé comme boisson principale qui accompagne tous les plats. 

Au fur et à mesure qu’on avance dans la journée, le souk se peuple, et l’ambiance s’intensifie en conséquence. L’après midi annonce le point apogée du rassemblement collectif, l’atmosphère devenant très chaleureuse et agitée, et dans un désordre total, les visiteurs se laissent aller à une continuelle excitation.

Titre: Mohamed Boulajdad, Ambiance du souk hebdomadaire urbain Bab El Khemis, musée de la Musique de Mouassine, Dimanche 17 janvier 2021

L’ambiance sonore du souk est une cacophonie complexe des appels des vendeurs, de paroles s’envolant de toute part, de bruits et klaxons des motos, des discours diffusés par de grands micros des herboristes, de la musique lancée par les haut-parleurs des petits kiosques de ventes de CD et dans ce flux ininterrompu de sons, un frisson sensoriel est inévitable.

Ainsi, le souk hebdomadaire urbain constitue en plus de ses fonctions économiques et sociales, une fonction esthéthique ; on ne vient pas seulement pour vendre et acheter mais aussi et surtout pour se divertir dans l’ambiance de l’effervescence collective. 

Les spectacles des conteurs, des musiciens ambulants, des herboristes et des vendeurs de vêtements neufs et usagés, offre un divertissement esthétique unique. Il est une manifestation culturelle qui a pour fonctions au-delà de l’échange proprement matériel, le conditionnemnt d’un espace-temps en vue de l’amusement, de l’errance et du défoulemnt des membres d’une communauté.

Il est en lui-même un musée vivant en plein air. Au rayon de vente des objets antiques: chaque corps, chaque vêtement, chaque posture, raconte une histoire et remonte à des périodes très lointaines, c’est un voyage dans le temps. 

La description serait-elle précise, l’atmosphère du souk ne pourrait être saisie que par une expérience réelle, car seuls les cinq sens nous permettront de l’atteindre. Il faut la vivre. Une balade dans le souk s’imprime dans la mémoire pour longtemps. Aussi, un court extrait d’enregistrement sonore de l’atmosphere du souk est proposé ci-dessous ; nous laissons chacun y goûter selon son imagination. 


[1]Vincent Battesti, Ambiances sonores du Caire : proposer une anthropologie sonore, Les Cahiers du GERHICO, n 13, Accords et a cris, Etudes pluridisciplinaires sur la sonorité (Journee d’études, Poitiers, dec. 2008), p39

[2]Dans son livre “l’homme et le sacré” Roger Caillois précise que toute fête a pour fonction primordiale l’instauration du chaos original, l’ère qui a précedé la création du monde oùtout n’ était que désordre.

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