Les bergeries du plateau du Yagour

Par Patrick Manac’h directeur de la Maison de la Photographie et Mohamed Naït Lahcen

Quand on regarde, au-delà des antiques jardins des sultans du Maroc, le Jbel Meltsen, on ne peut que penser aux liens séculaires qui font le contrat national marocain. Souverains et contrôle de l’eau, compromis négocié parfois âprement, ainsi des ires des Mesioua.

L’espace et les fractions 

Le plateau du Yagour domine à plus de 2000 mètres d’altitude, avec le Jbel Meltsen, sa silhouette remarquable, culminant à 3595m., imposante table de grès rose étirée sur un axe sud-sud-ouest, de 15 km de long par 6 de large.  On distingue deux parties essentielles, la partie sud/ sud-ouest (le territoire des Aït Noucheg) et la partie nord/ nord-est (le territoire des Aït Inzal). 

L’agdal des Aït Nouche

La zone est un rectangle de 6 x 5 km. qui ouvre sur les impressionnantes falaises rocheuses dominant Anammer et le canyon de l’asif n-Walighane, lequel rejoint l’oued Ourika à Tazzitount. Sur cette partie à Abduz n-Aït Noucheg se trouve aussi le lac d’Ifard. L’agdal des Aït Noucheg contient plusieurs prairies humides, des sources, et le site exceptionnel de Lalla Mina Ou Hammou décrit par Malhomme en 1952. 

L’agdal des Aït Inzal

Cette zone inclinée vers la vallée du Zat est hachée par de nombreuses dépressions ou chaabat, celle de l’asif n-Gawz et de l’asif n-Boudroug.  On descend au nord vers la cuvette des Aït Inzal par de vastes dalles de grès. Cette partie déroule des beaux pâturages, alimentés par des sources. Les bergers ont construit là de nombreux a’azib. La zone possède aussi des belles stations de gravures rupestres décrites par Hoareau en 2006.

Extrait de la carte « Oukaïmdem – Toubkal », 1:100 000 publiée par la Direction de la Conservation Foncière, du Cadastre et de la Cartographie en 1993

La dépression de Warzazt 

Cette dépression où coule l’asif n-Ghellis en direction de l’Ourika se situe entre le Jbel Meltsen et le plateau proprement dit, par le ravin de Talat n-Moussa.  
On trouve aussi l’étroit territoire d’Iwçoden, fraction des Aït Wagustit. Les stations de gravures des a’azib Balkous et Zguigui sont de grand intérêt (décrites par Rodrigue, 1999). 
Cinq fractions tribales se partagent l’exploitation du Yagour.

Rachid Mendeli évoque une bien longue généalogie, au moins 4 siècles, quand il évoque les transhumants venus des régions sahariennes vers les parcours de pâturages du Haut Atlas. Les communautés tribales des oasis sahariennes, venues des vallées dépourvues d’herbe aux mois chauds, organisaient alors leurs lentes remontées vers les hauteurs quand les jours allongent, et leurs lentes redescentes aux premières neiges de l’automne. C’est ainsi que se décidèrent des organisations pastorales protégeant les ressources, les mises en défens des agdals quand l’amghar, homme reconnu pour sa sagesse, son expérience, entendait les communautés des ayants droit et que se décidaient dans les nouabs le calendrier, car la transhumance donnait lieu à autant de conflits que de solidarités. Si le système s’est maintenu et enrichi au cours des siècles, les évolutions radicales de la fin du XXème siècle ont bousculé les modalités, montré aussi ses fragilités : une réelle inégalité d’accès aux ressources (exclusion de communautés), le développement de surfaces cultivées et de douars permanents – ainsi par les Aït Ikkiss de la fraction Aït Zat et les Aït Wagustit à Tamadoute -, une difficile appréciation de l’ouverture des frontières. On peut noter l’ambiguïté fondamentale qui existe entre une prise de décision locale, de mode république locale étroitement liée à une dévolution théocratique des symboles, et une prise de décision qui souvent repose sur l’intervention du caïd.

Sanctuarisation et agdals

Dans ses définitions mêmes, le Yagour est un sanctuaire écologique, un mode de gestion totalement dépendant de l’environnement et de la structure mythique de sa perception et de son fonctionnement. Certes les dernières décennies ont troublé considérablement les lignages de sainteté, mais le concept doit être compris pour analyser les fonctionnements multi séculaires des agdals. Dominguez souligne « le lien à la dimension mystique et au monde de l’immatériel ». Le système de croyances relève d’un seul saint, Sidi Boujmaa, à qui les autres santons doivent allégeance : « tous les saints du Yagour se sont mis d’accord pour donner la clef de l’agdal à Sidi Boujmaa », à tel point que Dominguez suggère que « l’unité des représentations témoignerait de la constitution ancienne de l’agdal du Yagour en tant que patrimoine de la tribu Mesioua ». p. 313. Cependant, on trouve ici et là des petits sanctuaires, des petits mausolées, auxquels sont attachés tout un réseau de concepts, de relations avec des génies protecteurs ou maléfiques. Ces sanctuaires tracent en fait un réseau de voies d’accès à l’agdal. Sidi Meltsene protège les Aït Zat, Sidi Boujmaa les Aït Wagustit, Sidi Hamed el Wafi les Aït Inzal et Lalla Mina Ou Hammou les Aït Oucheg. Les fractions qui se partagent le Yagour sont donc liées à un saint, à l’exception des Aït Tighdouine, qui disposent d’un vaste agdal à Tiferwan. Les rituels sont les ma’rouf – repas et sacrifices -. Au village de Warzazt on pratiquait un rituel de pluie en faisant offrande d’une poupée de paille à Setti Fadma. Cependant ces pratiques ont fortement décrues, voire ont disparu. Les terres de pâturages collectifs sont souvent devenues des parcelles mises en cultures. De même, ce ne sont plus les descendants de Sidi Boujmaa qui décident des dates d’ouverture de l’agdal, mais les villageois.  Le vieux système de gestion des agdals est fragilisé par les nouveaux modes de gestion, les nouvelles cultures, l’influence du monde extérieur, dont un des aspects est le tourisme.  Alors, quand le vieux cadre culturel, religieux, l’antique culte des saints, est atteint, c’est, pour reprendre un terme de Dominguez, tout le « désenchantement » de l’agdal qui s’installe (Dominguez p.323).

La création de Géo-parcs (voir Géo-parc du Mgoun), terme très contemporain, montre aussi de profondes insuffisances. Ainsi, la notion de sanctuaire écologique, qui peut être défini comme l’association de l’exploitation écologique d’un territoire en relation avec une pratique mystique de l’exploitation dudit territoire, est radicalement autre que la notion de parc entendu comme un territoire de protection de la Nature. Les insuffisances se révèlent vite quand la population perçoit un quelconque risque de désappropriation de ses droits. La création de l’hybride « géo-parc » doit prendre en compte les divers éléments constitutifs que sont l’agropastoralisme, l’économie, les institutions, bien sûr le tout culturel que sont les pratiques ancestrales et religieuses.

Dans l’agdal du Yagour, la cohabitation séculaire entre saints, lignages de sainteté, et jnoun d’obédience musulmane, des formes marquées d’indivision des ressources et d’une certaine austérité de l’exploitation des ressources, tout cela défini un espace fondamental, un espace fondateur même de l’identité d’un vaste groupe tribal.
Pablo Dominguez a proposé une « approche holistique de l’Agdal du Yagour dans le Haut Atlas de Marrakech ».

Extrait de la carte « Oukaïmdem – Toubkal », 1:100 000 publiée par la Direction de la Conservation Foncière, du Cadastre et de la Cartographie en 1993

Les bergeries d’estive (amazir, plur. imizar)

Pour le visiteur du Yagour et des territoires situés sur ses deux versants, la multiplicité des architectures en pierres sèches étonne. Quant on quitte le village de Tizi Noucheg en direction de l’asif qu’il surplombe, et en remontant l’asif, on aperçoit très vite de nombreuses bergeries, les unes en bon état, les autres en état d’abandon apparent. Nous avons pensé qu’il serait utile de faire une campagne photographique complète de cette architecture vernaculaire qui présente d’infinies variations sur le thème des fonctions pastorales. Ne peut-on même penser que les ancêtres de ces villageois eurent comme premiers habitats des formes similaires, abandonnant la tente pour appuyer leurs abris sous des roches, des replis de falaises, ou dans des constructions…

C’est ainsi que je suggérais à Rachid Mendeli de proposer à un étudiant d’entreprendre ce travail. Mohamed Naït Lahcen, étudiant en biologie à Marrakech et habitant de Tizi N’Oucheg, a réalisé une campagne photographique avec géolocalisation pendant l’été 2020. Les bergeries ont ensuite été portées sur une carte. Sources, mosquée (nous avons le relevé de la seule mosquée de l’agdal de Ouigrane), zaouïa (celle de l’agdal A’guerd (Lalla Mina Ou Hammou)), le lac d’Ifard, sont aussi indiqués. Les bergeries réparties sur un vaste territoire répondent aux besoins de chaque fraction ou de chaque village. Les déplacements des troupeaux dépendent bien sûr de la localisation des villages par rapport aux agdals. Il existe de fait plusieurs modes d’usage des bergeries, bergeries d’estive, bergeries de demi-saison, bergeries d’hiver. Dominguez, Bourbouze, Morin, en ont étudié les traits essentiels. 

Carte « Les bergeries des Aït Oucheg et des Aït Ouigram » par Mohamed Naït Lahcen

La carte est disponible sur ce lien https://www.google.com/maps/d/u/2/edit?mid=1rj0i1gReLGazWwBcZ_MdkmBG7WgTUt_h&usp=sharing.

Protéger le Yagour 

Comment dire à ceux qui l’ont construit au cours des siècles et dont c’est pleinement la propriété que nous songeons à « protéger » le Yagour !  Sans doute parce que conscients des dégradations irrémédiables que nous voyons ailleurs, nous souhaiterions contribuer à notre manière. 
Comment, en voyant les beaux massifs forestiers de chênes verts, ne pas penser à protéger cette richesse ? Et pourquoi pas oser protéger les jeunes repousses de genévriers thurifères.
Les stations de gravures rupestres sont fragiles. On voit parfois des campeurs sauvages qui font leurs feux sur les dalles elles-mêmes. Le danger vient aussi du besoin de pierres pour les constructions locales. 

Gravure du plateau du Yagour

Michel Campy, géologue, publia en 2011 : « La vallée de l’Ourika, géologie, roches et paysages », guide assez rare pour être mentionné. Le guide est visible sur le site Patrimoines de Marrakech. Nous pensons l’augmenter en ajoutant les thèmes suivants : architecture, préhistoire, faune et flore…
Les caractéristiques du Yagour sont telles qu’il constitue un ensemble unique, finalement peu connu. Ne serait-il opportun de considérer la mise en place d’un géo-parc pour le Yagour ? 

Notes

  1. Pablo Dominguez, « Une approche holistique de l’Agdal du Yagour dans le Haut Atlas de Marrakech. Le poids de l’herbe et le poids de la culture », dans « Agdal, patrimoine socio-écologique de l’Atlas marocain », L. Auclair, M. Alifriqui, IRCAM & IRD, Institut Royal de la Culture Amazighe, 2012
  2. Dominguez, op. cit. « Les représentations et rituels liés à l’agdal », p. 313 

Biographie

  • Laurent Auclair, Mohamed Alifriqui, Pablo Dominguez et Didier Genin, « Un monument pastoral à l’épreuve de la patrimonilisation. L’Agdal du Yagour dans le Haut-Atlas marocain ». 
  • Laurent Auclair, Mohamed Alifriqui, « Agdal, patrimoine socio-écologique dans l’Atlas marocain », IRD / IRCAM, 2012
  • A. Simoneau, « Recherches sur les gravures rupestres du Haut-Atlas marocain », Bulletin de la Société préhistorique française, 1968, PP. 642-653, Persée
  • Michel Campy, « La vallée de l’Ourika (Haut Atlas de Marrakech – Maroc, Géologie, roches et paysages », 2011 : en ligne sur le site Patrimoines de Marrakech et de sa région
  • Pablo Dominguez, « Agdal, Voix de l’Atlas », Film mini-DV, 2008, 26 min.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s