Réhabilitation et revalorisation de la médina de Marrakech, un projet patrimonial de grande envergure

Par K. Rkha Chaham et A. Khiara

Conscients de la valeur patrimoniale de la médina de Marrakech et de la possibilité d’en faire un levier économique régional, les pouvoirs publics ont lancé depuis 2014, un grand projet de réhabilitation de cet espace d’identité culturelle et de mixité sociale qui représente la vie citadine des marocains avant les influences coloniales. Les opérations entreprises s’inscrivent dans une démarche intégrée, qui prend en compte les aspects socio-économiques, urbains et patrimoniaux, avec pour chaque action, le souci permanent du bon choix des techniques et des matériaux pour préserver l’authenticité des bâtis. Les actions portent sur la réhabilitation de quartiers et de places historiques, la restauration de mausolées, de mosquées et de fondouks ou caravansérails, ainsi que la création de circuits touristiques et spirituels.
La réhabilitation de la médina n’est en réalité qu’une composante d’un projet encore plus vaste de remise à niveau et de valorisation de la ville de Marrakech et sa proche région, intitulé « Marrakech, cité du renouveau permanent » et articulé autour de cinq actions majeures : la valorisation du patrimoine, l’amélioration de la mobilité urbaine, la promotion de la bonne gouvernance, l’intégration urbaine et la préservation de l’environnement.

Marrakech et sa médina, une relation tumultueuse

Fig. 1 – Quelque part dans la médina de Marrakech photographié en 1919 (gauche) et décembre 2019 (droite). 1-2 : Sidi Ben Slimane, 3-4 : Fontaine Bab Doukkala, 5-6 : Fontaine Mouassine. Les photographies avec une étoiles sont issues des archives de la Maison de la Photographie.

Fondée au début du XIème siècle par les Almoravides, la ville de Marrakech a longtemps été un centre politique, économique et culturel majeur de l’Afrique du Nord et l’Andalousie. Sa médina est un patrimoine ancestral authentique qui résulte d’un croisement d’influences architecturales venant d’orient et d’Afrique subsaharienne. Ceinturée par un rempart d’une vingtaine de kilomètres, la médina s’étend sur une surface d’environ 600 hectares et communique avec l’extérieur à travers 19 portes dont les noms sont inspirés des tribus ou des marchandises qui les empruntaient. Etymologiquement, la médina veut dire la ville, signifiant également la zone ancienne intramuros de Marrakech. C’est un espace identitaire et culturel qui représente la vie citadine des marocains avant les influences coloniales et qui se caractérise par un enchevêtrement de ruelles étroites et sinueuses, hiérarchisées autour d’édifices religieux qui marquent le paysage d’une forte empreinte sonore et visuelle. Ces noyaux sont entourés de quartiers destinés au commerce et à l’artisanat, cédant progressivement la place aux quartiers résidentiels dont les maisons, fermées sur la rue et ouvertes sur leurs cours intérieures (dars) ou leurs jardins (riads), préservent parfaitement l’intimité de l’occupant. Derrière des murs neutres et austères se cachent en général de très jolies demeures avec des pièces organisées symétriquement autour d’un centre joliment décoré, alors que des angles sont plutôt réservés aux espaces de service (cuisine, salles d’eau, circulations).

Durant le protectorat (1912-1956), les médinas ont été stigmatisées par les européens qui ont construit leurs nouveaux quartiers au-delà des remparts, en y installant progressivement les commerces modernes ainsi que les administrations et services. Les changements socio- économiques post-indépendance (1956) créent les conditions de multiples migrations, avec notamment des familles nanties qui s’installent dans les nouveaux quartiers européens, synonyme de modernisme, remplacées progressivement par une population nouvellement citadine, à faible revenus. Dès lors on assiste à une dégradation progressive de la médina, avec sur-densification et surexploitation des bâtis, absence d’entretien et dégradation des équipements communs. Même les beaux rials qui faisaient la richesse du patrimoine architectural marocain se trouvent rapidement morcelés et alourdis par des constructions anarchiques qui précipitent leur détérioration. Ainsi dénaturée, la médina est dévalorisée aux yeux des élites marocaines qui y voient plutôt un espace d’archaïsme, de misère et d’étouffement.

Fig. 2 – Photos illustrant l’état déplorable de la médina avant les opérations de sauvegardes actuelles.

A la fin du XXème siècle, survient un nouveau changement structurel dans la médina en relation avec l’arrivée massive d’européens à la recherche d’exotisme et d’orientalisme. Ils y achètent les belles bâtisses et les réhabilitent pour les habiter ou en faire des maisons d ́hôtes.Cette gentrification a redonné vie à une architecture dégradée et entretenu un savoir-faire traditionnel en voie de disparition, avec tout de même quelques tensions sociales relatives aux constructions et restaurations non contrôlées et anarchiques qui nuisent et/ou fragilisent les bâtis voisins.

La médina, un patrimoine matériel et immatériel à valoriser

La prise en charge de la médina comporte un ensemble d’actions complexes et simultanées qui visent la revalorisation générale de l’ensemble de cet espace de vie, l’amélioration des conditions de vie de ses habitants et la promotion des activités économiques. Ces actions font ressortir les valeurs symboliques et culturelles de cet espace, qui outre les bâtis monumentaux, mettent l’accent sur la convivialité, l’espace marchand, la trame urbaine originale, le savoir-faire artisanal… Autrement dit, la médina, jadis marginalisée et méprisée, devient un héritage de prestige, qu’on « muséifie » pour en faire un levier de développement socio-économique et touristique pour toute la région.

Fig. 3 – Valorisation des circuits pensés dans leurs moindres détails (El Maaden, Dar Lbacha, Amsefeh), portes en bois massif, gouttière en bois pour les fils électriques, cage homogène en fer forgé pour les compteurs électriques, protection des coins surexposés.

Autrement dit, la médina, jadis marginalisée et méprisée, devient un héritage de prestige, qu’on « muséifie » pour en faire un levier de développement socio-économique et touristique pour toute la région.

Le programme de réhabilitation de la médina comporte 18 chantiers qui visent en premier lieu l’amélioration des conditions de vie et d’accès des populations aux services de base : lutte contre l’insalubrité à travers la démolition des maisons en ruine ou celles qui menacent de s’effondrer, renouvellement des pavages des voies et places, mise à niveau des espaces verts et intégration de mobilier urbain, revêtement des parkings, remise à niveau des éclairages publics, renouvellement du réseau d’eaux et d’assainissement avec mise en place de canalisations. Parmi les actions importantes de ce programme on peut noter :

Fig. 4 – Mise en valeur des centres commerciaux et des Kissaria, 18 : places du quartier Ben Salah, 29 : grande place de la kzadria dans le quartier du Mellah, 17 et 18 Kissarias dans le quartier du Mellah.
  • La restauration et la mise en valeur de circuits touristiques, comme celui allant de « Dar El Bacha» à la Place «Ben Youssef», ou spirituels, dit également des sept Saints (Sidi Youssef Ben Ali, Cadi Ayyad Ben Moussa, Sidi Abdelaziz Tebbaâ, Abderrahmane Ben Abdallah Assouhaili, Abou El Abbas Assabti, Sidi Ben Slimane Al Jazouli, et Abdallah El Ghazouani). Le long de ces circuits on assiste à une réhabilitation générale des ruelles et des places historiques avec ravalement de façades et traitement des diverses pathologies des mûrs (fissures, bombements, affaissements, inclinaisons dangereuses), pose d’enduit homogène et approprié, renouvèlement des menuiseries (portes, porches et auvents des magasins) …
  • La réhabilitation des places et placettes publiques, kissarias et des souikas qui sont des lieux d’échange et de vie où les couleurs se mêlent aux senteurs pour le plus grand plaisir des passants.
  • La restauration et la valorisation des monuments historiques dont le plus important est la médersa de Ben Youssef. Ce véritable joyau de l’architecture arabo- andalouse, construit par le sultan Abdallah El Ghalib (1564-1565), fût durant plus de quatre siècles un foyer d’étudiants avec 132 chambres pouvant accueillir jusqu’à 900 étudiants.
  • La réhabilitation et la restauration des fondouks ou caravansérails qui servaient jadis au commerce et à l’hébergement des marchands de passage à Marrakech. Il en existerait actuellement environ une centaine, implantée généralement au voisinage des grandes portes de la ville et à proximité des souks et quartiers commerçants. Leur architecture est assez constante, composée d’une entrée unique, d’une cour à ciel ouvert, entourée sur ses quatre faces d’une galerie sur laquelle s’ouvrent des boutiques ou des ateliers d’artisans avec également des logements à l’étage pour les marchands. Ces derniers temps leur fonction a muté et une grande partie servent actuellement à l’exercice des métiers d’artisans, d’autres en revanche sont transformés en luxueuses structures touristiques ou en hébergement insalubre pour des familles nouvellement citadines. En les restaurant et en les ingérant dans les circuits touristiques, les pouvoirs publics valorisent un patrimoine architectural important de notre histoire et contribuent à la pérennisation du patrimoine immatériel que représente le savoir-faire artisanal marocain qui s’y exerce.
Fig. 5 – Restauration de monuments – Medersa Ben Youssef.

Dans le détail, le respect de l’authenticité des bâtis dans la médina a nécessité un choix méticuleux des matériaux et l’usage de techniques traditionnelles appropriées, proches de celles de l’époque. En effet, une grande partie de la médina est construite en béton de terre crue (pisé), correspondant à un mélange damé de terre et de chaux. On y trouve également de la brique cuite traditionnelle, des schistes métamorphiques provenant des monts de jbilets et des calcaires métamorphiques du Jbel Guéliz, tous deux situés à proximité de Marrakech. Ces mêmes matériaux seront abondamment utilisés par tous les intervenants du programme selon une démarche rigoureuse en plusieurs étapes :

  • Caractérisation physique préalable des matériaux de base du bâti et usage de matériaux appropriés, provenant du voisinage, dont les composants et les pourcentages sont précisés dans les CPS, avec notamment du tout venants d’Oued, écrêté dans un tamis de 40 mm et agrée par des essais de granulométrie et de propreté au laboratoire, du sable argileux de Harbil (localité à la sortie NNW de Marrakech) et de la chaux provenant des fours de la région de Marrakech, préalablement trempée durant au moins 8 jours.
  • Diagnostic de l’état existant et traitement des pathologies avec notamment décapage systématique des façades, renforcement des soubassements des murs et traitement des dégradations liées aux remontées capillaires, traitement des fissures à l’aide d’agrafes en rondin de bois traitée et cloutés…
  • Pose d’enduits appropriés différemment dosés en chaux et en sable et mélangés à de la teinte ocre pour donner la couleur typique de Marrakech. Le choix de la chaux est très important car contrairement aux liants hydrauliques imperméables, à base ce ciment, ceux à base de chaux gardent leur perméances aux vapeurs d’eau et évitent les rejets. L’application se fait en trois couches, avec des teneurs en chaux croissante vers l’extérieur pour diminuer progressivement la perméabilité et augmenter la résistance. La démarche consiste à mettre d’abord une couche de gobetage sur une épaisseur variant de 2 à 4mm, réalisée avec un mortier dosé à 50% de sable et 50% de chaux, suivi d’un corps d’enduit, appliqué 2 à 8 jours plus tard, avec un matériau à 40 % de sable et 60 % de chaux, et enfin une couche de finition à base de 33% de sable et 67% de chaux.
  • Poses de boiseries (portes en bois massif composées de 3 à 6 vantaux, auvents qui couvrent les devantures des boutiques, goulotte en bois pour les fils électriques), de grilles d’éclairage et d’aération en fer forgé, de toiture le long de certaines ruelles et kissarias dans le but d’assurer une fraîcheur notamment les mois chauds d’été.
Fig. 6 – 26 : Fondouk non restauré et utilisé pour l’artisanat ; 27 : Fondouk transformé en habitat insalubre ; 28-29 : sites de restauration, 30 : Fondouk El Amri rénové et occupé par des artisans et des commerçants ; 31 : Fondouk El Malha, transformé en structure hôtelière.23-24-25, façade extérieure et routes d’accès à la medersa.

Conclusion

Dans le cadre du programme « Marrakech, Cité du Renouveau Permanent », initié et suivi en personne par sa majesté le roi Mohamed VI, la médina de Marrakech est en train de se positionner comme locomotive du développement régional. Il s’agit d’un véritable bijou de l’architecture urbaine traditionnelle qui contribue grandement au rayonnement international de Marrakech. Sa sauvegarde et sa patrimonialisation créent une dynamique touristique sans précédent, accompagnée d’une amélioration générale du niveau de vie et de confort de ses habitants.Il est néanmoins important de veiller à ce qu’il n’y ait pas de gros déséquilibres dans ses fonctions économiques et sociales en raison des spéculations foncières qui accompagnent cette valorisation. Le parc de logement ne doit pas être phagocyté par les activités commerciales et hôtelières aux risques de voir disparaitre la mixité sociale et le bouillonnement de vie qui caractérisent cet espace urbain et sa transformation en simple bazar.


Cet article est disponible en anglais et français en version pdf à télécharger :

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