Reynolde de La Charrière, un Grand Tour à Marrakech 1911

Par Patrick Manac’h, fondateur de la Maison de la Photographie de Marrakech.

Reynolde de La Charrière et son mari Jacques Ladreit de La Charrière firent deux voyages au Maroc, en 1910 et en 1911. Lors de son premier séjour Reynolde de La Charrière ne passa que quelques heures à Marrakech, où elle séjourna plus longuement du 15 mars au 26 mai 1911. Jacques Ladreit de La Charrière, secrétaire du Comité du Maroc, avait reçu une mission d’études du Ministère de l’Instruction publique et de la Société de Géographie. Ils présenteront d’ailleurs leur voyage devant la Société Normande de de Géographie le 11 mars 1912, quelques jours avant la signature du protectorat par le sultan Moulay Hafid (30 mars 1912)1.

Reynolde Ladreit de La Charrière « fait partie de cette classe d’exploratrices caractéristiques du XIXe siècle qui ont l’esprit d’aventure, qui se moquent des conditions matérielles d’hébergement et des difficultés du chemin et qui n’hésitent pas à braver l’interdiction des autorités pour aller là où bon leur semble. Elle ose s’aventurer dans le grand Sud, jusqu’à Taroudant, sans s’inquiéter de la sécurité précaire et de l’anarchie qui y règne…//… Elle et son mari …//… se sont partagé le travail : Jacques s’occupe de l’itinéraire et recueille au mieux des renseignements de toute nature ; Reynolde tient le journal de route, mêlant anecdotes et descriptions. Elle s’acquitte de cette tâche très consciencieusement. À leur retour, ils donneront le 11 mars 1912 une conférence devant les membres de la Société de Géographie. Le voyage de Reynolde Ladreit de Lacharrière est préparé par ses soins dès Paris, mais aussi à Marrakech quand elle y retourne en 1911. Il faut notamment se munir des autorisations destinées aux chefs des territoires qu’ils devront traverser. C’est le vice-consul de Marrakech qui s’est chargé de toutes les formalités. Il faut aussi prendre des renseignements sur la viabilité des routes et les disponibilités de leurs hôtes. Pour cela, ils utilisent les rekkas, ces coursiers qui, à pied, portent les lettres. Enfin, il faut recruter la caravane, hommes et animaux, et se procurer un zettat, un « guide accompagnateur, muni de fusil, qui les précède en courant », ce qui leur assurera le maximum de garantie et de sécurité2. Il faut aussi réunir les tentes, les lits, les cantines et les provisions qui seront empilés dans les chouaris, de grands paniers portés par les mules.

Reynolde de La Charrière fait partie d’un groupe de femmes relativement méconnues, exploratrices au Maroc qui laissèrent des témoignages riches en détails. Les acteurs de leurs fresques descriptives sont bien souvent les mêmes : le Glaoui, les autorités, les femmes, les Juifs du Maroc et les mellahs où ils vivent, la misère des esclaves, mais aussi les jardins et les fêtes. Les récits se construisent souvent après le séjour, et si on ose ici la comparaison avec la peinture du début du siècle, nous avons souvent des « récits impressionnistes ». Il y a là matière pour les historiens tant les détails sont abondants mais aussi pour mieux comprendre le contexte social de l’histoire politique et de l’histoire des idées au début du XXème siècle. 

14- Maroc Marrakech – Place Jemaa-el-Fna et la tour de la Mosquée de la Koutoubia, Ernest Michel, 1911, collection Maison de la Photographie de Marrakech

« La place Djema El Fna regorge de monde ; autour des conteurs, la foule fait cercle ; des marchands vendent des chouaris d’herbes ; d’autres accroupis à l’ombre d’une natte étalent sur le sol des poteries. Des confiseurs ambulants portent sur une tablette des gâteaux au miel, des galettes de sucre rose ou blanc, de la pâte de berlingot enroulée autour d’un bâton ; ils chassent les guêpes, qui restent engluées, avec un petit balai fait de palmes ou bien essuient les bonbons poussiéreux avec leur vêtement ; les abeilles bourdonnent autour d’eux et les suivent. Dans la rue des maréchaux ferrants le bruit est assourdissant ; des débris de fers jonchent le sol ; les soufflets se composent de grosses outres qu’un enfant accroupi fait aller de chaque main en poussant une plaque de bois ; la rue est encombrée de mules que l’on ferre. Au souk des légumes, les échoppes minuscules sont de petites boites élevées de cinquante centimètres au-dessus du sol. À l’aide d’une corde, les marchands se hissent à l’intérieur ; ils sont accroupis ou étendus au milieu de leurs denrées, écartant nonchalamment les mouches, avec une feuille de palmier ; des fleurs s’épanouissent dans un pot ; une rose ou du jasmin sous leur turban, ils sirotent un verre de thé, attendant qu’Allah leur envoie un client… Il y a des piles de dattes sèches, des bottes d’oignons, de carottes, des collines de feuilles de menthe, dont l’odeur douce écœure. Les rôtisseurs font griller des morceaux de gras et de foie, du hachis rosé sur des baguettes, des poissons frits ou des têtes de moutons dont les Marocains sont très friands. Près des gargotiers les indigènes font queue pour avoir une portion de couscous, du mouton nageant dans de l’huile d’argan. Plus loin, les épiciers vendent de tout, balais en feuilles de palmiers, savon noir en motte fabriqué dans le pays avec le ghassoul, beurre dont l’odeur rance nous poursuit, cigarettes espagnoles, verroterie, cierges colorés à longues mèches pour brûler devant les marabouts, verres à thé, objets émaillés dont on fait une consommation extraordinaire, cuvettes bleues servant de plat à couscous; tout cela est pêle-mêle, entassé. Vous semblez demander une faveur au marchand à qui vous achetez un bibelot, tant ses gestes sont lents et majestueux. Plus loin dans le quartier des selliers, s’accumulent les séridja recouverts de drap rouge, des selles à dossier toutes brodées d’or, des harnachements en Filali, des rênes en tresses jaunes, de larges étriers damasquinés, des éperons en cuivre, longs et pointus d’où pendent des cordons de soie. Des artisans ornent de dessins obtenus en grattant le cuir à l’aide d’un canif, des coussins, des chkara brodées.


11 – Maroc Marrakech – Place Jemaa-el-Fna, Ernest Michel, 1911, collection Maison de la Photographie de Marrakech

La place Djema El Fna regorge de monde ; autour des conteurs, la foule fait cercle ; des marchands vendent des chouaris d’herbes ; d’autres accroupis à l’ombre d’une natte étalent sur le sol des poteries.

– Reynolde Ladreit de La Charrière

Les rues sont couvertes d’une claie en roseaux, sur laquelle des vignes énormes grimpent et l’ombre est délicieuse. C’est un grouillement intense. Les cavaliers passent rapides, criant Balak ! Au piéton qui a juste le temps de se garer et aux meskin, couverts de haillons, pieds nus dans les belghas. Les Soussis portent le Khnif, selham en laine rugueuse presque noire, décoré d’une demi-lune rouge à dessins brodés ; leur tête est toute rasée, entourée d’une cordelette ou un rza laissant le crâne découvert. Les hommes bleus, maigres, l’air farouche, sont vêtus du Khent qui déteint sur leur peau bronzée et leur donne la couleur d’où ils tirent leur nom. Les femmes, drapées dans un haïk toujours blanc en laine ou en grossière cotonnade, ont la figure couverte par un voile s’attachant derrière la tête et qui est souvent brodé d’une sorte de points de croix ; ou d’une bordure bleue foncé ou noire ; seuls les yeux sont à découvert. Les fillettes, les femmes qui travaillent, les campagnardes sont dévoilées. Les citadines portent le caftan en coton de couleur vive retenu à la taille par une corde de couleur vive ou une ceinture pailletée selon leur richesse.

14 – Maroc Marrakech – Petite place Jemaa-el-Fna et mosquée Ksabi, Ernest Michel, 1911, collection Maison de la Photographie de Marrakech

Les mendiants des deux sexes pullulent ; ils implorent la charité des marchands ou restent accroupis dans les ruelles. Ils sont à peu prés tous aveugles et appellent le passant en récitant les louanges d’un marabout d’un ton monotone et ininterrompu. Près d’eux un bout d’étoffe est posé par terre et les bons musulmans y jettent des pièces de cuivre, des légumes ou des fruits. Quelquefois plusieurs côte à côte se répondent, d’autres sont étendus à peu près nus et gémissent. Toutes les maladies se côtoient, et le matin on ramasse des enfants morts de faim ou de petite vérole… Les petits Marocains sont amusants, vêtus de leur caftan à capuchon vert pomme, orange, violet. Sur leur tête toute rasée se dresse une mèche tressée appelée marabout. Les négrillons portent au bout de cette petite houppe isolée un coquillage ; les petites filles sont tondues sauf sur les côtés où leurs cheveux longs tressés s’attachent sur le sommet de la tête avec une pièce d’or, sur le front un douro retenu par un cordon de laine noire contre le mauvais œil. Presque tous les enfants ont la teigne ; des croutes blanches affreuses couvrent le cuir chevelu.

Près de la place Djema el Fna, des femmes accroupies vendent des effets d’occasion, des bijoux grossiers ; un Marocain regarde dans une longue-vue, mais se trompe de côté et l’instrument passe de main en main. »3

8 – Maroc Marrakech – La Mosquée de la Koutoubia, Ernest Michel, 1911, collection Maison de la Photographie de Marrakech

Il y a peu de témoignages photographiques du Marrakech à l’époque du voyage des La Charrière. Cependant, le photographe Ernest Michel s’installa au Maroc en 1908, puis Ber Rechid en 1911. Nous lui devons des clichés de Marrakech avant la venue de Mangin. Il s’installa alors à Marrakech en 1913, nous proposons ici des vues de la place parmi les toutes premières de Marrakech et telle que Reynolde de La Charrière la visita.


Ressources :

Mangin @Marrakech : On consultera aussi l’article de Michel de Mondenard http://mangin2marrakech.canalblog.com/archives/2014/08/11/24871272.html


Notes :

1 Voyage dans le Maroc occidental, du Sous à Tanger, Conférence à la Société normande de Géographie, Rouen, 11 mars 1912, imprimerie Cagniard, Rouen.
2 Claude Ghiati, « Le Maroc des voyageuses françaises au temps du Protectorat. Une vision (de) colonisatrices ? », Genre & Histoire [En ligne], 8 | Printemps 2011, mis en ligne le 28 octobre 2011, consulté le 25 août 2020. URL : http://journals.openedition.org/genrehistoire/1135
3 Reynolde Ladreit de La Charrière, Le long des pistes Moghrébines, préface du marquis de Segonzac, Larose, 1911

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