La place, le théâtre du peuple

Par Siham Elmallas, chercheuse en patrimoine du Maroc au Musée de la Musique de Marrakech. 

Nous sommes encore nombreux à garder en mémoire quelques noms, comme les divers aspects d’une épopée légendaire : La place. L’identité marocaine s’y est exprimée et construite. Mais qu’en sera-t-il dans une ou deux générations ? Qui seront les acteurs ? Le théâtre du peuple existera-il toujours ?

La musique populaire est une des composantes de la halqa1, qui anime le théâtre de la place Jam’ El-Fna’Malhoune, Gnawas au gembri et gnawas du sud (Tiznit et Haha), Rwaïss, Ghaïta, Oulad Hmar2, Haddaouas, ‘Aïta al-Haouzia « Al-Haouzi », Hmadshas et Awlad Sidi Rahhal, sont autant de variations musicales autonomes et dramaturgiques.

Marcelin Flandrin, Groupe de musiciens indigènes, Jam’ El-Fna’, Marrakech, circa 1926.

Marrakech illustre capitale d’un empire étendu de l’Afrique noire à l’Espagne, carrefour de multiples ethnies (Berbères, Arabes, Twaregs, peuplades d’Afrique…). Ces sources donnent à la place une gamme de rythmes, de mélodies, de modes, d’instruments, de formes d’expressions, extrêmement vaste. Instruments, paroles chantées, contes, sainteté, sont présents.

La musique arabe est composée de poèmes dits zadjal, de la littérature populaire, chantés en arabe dialectal, sous forme de séquences musicales, ou entrecoupés en plusieurs phases jouées par le guembri (luth à trois cordes), le nay (la flûte), ou le kamanja (le violon), qui accompagnent la ta’rija ou la tara (le tambourin) pour marquer le rythme. 

Ahmed Ben Brik, Archives Association des Amateurs du Malhoun, Marrakech.

Entre 1950 et 1960, le groupe « Meddaha wa Siyar3 », sous la direction du chanteur du malhoune Ahmed Ben Brīk surnommé « Sekkūri » se manifesta devant le Café de France, où ils interprétèrent la musique du malhoune et des panégyriques de sainteté4. Leurs chants étaient accompagnés par trois instruments : le def (le tambour), le guembri, et les nwiqsates (les cymbalettes à doigts).

A la même époque, on y rencontrait occasionnellement les Haddaouas, les Hmadshas et Awlad Sidi Rahhal en manifestations de transes et de processions dédiées à leurs saints, particulièrement au moment des moussems5

Al-Raïs Abūkad Oulbsīr, soliste berbère aveugle pouvait, fixant deux bendirs (tambours) sur ses genoux, faire une prestation qui, selon les connaisseurs, eût nécessité la présence d’un orchestre entier. D’une main, l’homme donnait les différents rythmes, de l’autre, il assurait le rythme des notes de percussion comme s’il se fût agi d’un grand orchestre de tambourinaires. Le type de musique le plus connu des tribus arabes des répertoires interprétés sur la place est connu sous le nom d’al-haouzi. Les musiciens utilisent le violon, la ta’rija, et le tambourin, ils dansent en battant frénétiquement des pieds. La voix perçante de l’interprète principal domine l’ensemble de la prestation6.

La musique berbère s’entendait à Jam’ El-Fna’ sous forme des Rwaïs (formation des musiciens amazighs). Elle repose principalement sur le chant en solo ou en chœur et se caractérise par le mode pentatonique7 qui lui donne une sonorité bien distincte et aisément reconnue. 

Dans les troupes berbères de Jam’ El-Fna’, les musiciens étaient tous formés dans les Ahwach, lors des fêtes de villages des tribus de l’Atlas et des régions du Sud ou des tribus arabes des plaines situées à l’Ouest et au Nord de la ville de Marrakech… Ces formations semblent affiliées par leur origine aux troupes qui divertissaient les grands dignitaires des tribus, shaykhs, caïds et chefs de familles de notables. Ces rwaïs, à l’intérieur des palais de dignitaires étaient souvent accompagnés de femmes danseuses et musiciennes, présence inimaginable sur la place de Jam’ El-Fna’. Ahmed Taoufiq souligne que les rwaïs porte des traces de ce raffinement côtoyé, leurs habits blancs et uniformes, la forme soignée de leurs turbans, la solennité et le ton révérenciel de leurs danses, l’ornementation de leurs instruments… La troupe peut comprendre jusqu’à quinze chanteurs et danseurs. Leurs instruments sont de deux groupes : les cordophones, ribab (instrument monocorde à archet recourbé), lutar (instrument à pectre), et les instruments de percussion, naqus, grelots de tambours basques, et parfois allun (mot berbère pour un autre type de tambour)8.

Finalement, la musique d’Afrique subsaharienne. Les Gnawas représentent ce type, connus par leurs rituels nocturnes  » lîla » et leurs danses accompagnées par des hypnoses. Les Gnawas ont pour instruments le guembri (luth à trois cordes), les qrarebs (les crotales), et le tbel (grand tambour). Dans le début de la deuxième moitié du XXème siècle, le maître El-ʿAyachi Baqebū, et le maître Hmīda Būssū (1939-2007) étaient les Gnawas les plus célèbres.

La place Jam’ El-Fna’ fut une source d’inspiration pour la création et l’analyse de cette création. Théâtre, matrice, la place fut elle une forme de conservatoire ? Où l’astre populaire, parvenu à la fin d’un cycle, ne sait il affaissé sur lui-même ? Quand l’espace-matrice fut cerné d’immeubles, l’espace que l’on avait dit « non ædificandi » ne pouvait plus recevoir les souffles sahariens, andalous, chleuh… Quelques vinyles tristes ne sont-ils les uniques fossiles de ce temps ?

Enregistrement de Alberto Rainolter, Jam’ El-Fna’, Marrakech, circa1975,

Alberto Rainolter9, travailla sur des enregistrements de la musique populaire, particulièrement sur la place de Jam’ El-Fna’, sous forme d’albums CD ( » Gnaoua de Marrakech« , CD, 80 min. Rec. 1990, publié en 2002 avec le maallem ʿAbdellatīf El-Makhzūmi10, et  » Musique de Marrakech« , MC, 2 x 45 min. 1985), puis publiés sous forme de vidéos. Elles se trouvent maintenant dans l’archive de sa chaîne Youtube : www.youtube.com/cafematich. Cette démarche n’est pas sans similitude avec le travail de Thomas Ladenburger (https://www.alhalqa-virtual.com/index.php/fr/). Ces deux entreprises réunissent les attributs de ce qu’on appelle aujourd’hui le musée virtuel mais cheminement indispensable à l’accomplissement de chacun d’entre nous.

M’aalem Abdellatif el Makhzoumi, Archives Café Matich, Marrakech, Jan 2016.

La place Jam’ El-Fna’ offrait une matrice exceptionnelle de traditions culturelles populaires marocaines. Ce fut un lieu majeur d’échanges qui bénéficie cependant d’une protection que l’histoire montre bien fragile11.


Bibliographie :

Al-Halqa, Thomas Ladenburger, Allemagne, 2015.
Musique du Maroc, seconde édition revue et augmentée, Ahmed Aydoun, Editions La Croisée des Chemins, Casablanca, 2014.
Les arts populaires de Marrakech : Oralité et musique à Jama’ el-Fna’, Document préparé sous l’égide de la Commission nationale marocaine pour l’UNESCO, Consultation internationale sur la préservation des espaces culturels populaires, Déclaration du patrimoine oral de l’humanité (Marrakech, Maroc, 26-28 juin 1997), Organisation des nations unies pour l’éducation, la science et la culture, 2008.
Mémoire d’un mur, Mémoire d’une plage, Alberto Rainholter, Essaouira 1980, Les Editions Limitées, Maison de la Photographie de Marrakech, 2016.
Musique traditionnelle du Maroc, Musée de la Musique – Mouassine –, Les Éditions Limitées, Marrakech, 2019


Notes :

1 On pourrait décrire la « Halqa » comme une forme archaïque de théâtre : une architecture circulaire, mouvante et pulsative de spectateurs qui se forme autour des artistes. La forme héritée de l’Antiquité du Cirque/Circus –dans laquelle le cercle est littéralement maintenu- serait une caractérisation encore plus exacte de la Halqa. Voir Thomas Ladenburger, Al-Halqa.
2 Oulad Ahmar « Les fils de Ahmar ». Ahmar une tribu arabe située dans la région Marrakech-Safi, le mot Ahmar vient de « Hamriyine », une tribu arabe Maaqilite venue s’installer au Maroc au XIIIe siècle. Leur présence dans cette région date de l’époque des Saadiens au XVIe siècle qui les ont mobilisés pour faire face aux Portugais, ces derniers ayant établi des comptoirs tout au long du littoral marocain.
3 Les chants panégyriques et les biographies des prophètes.
4 Les chants panégyriques : chants à la louange d’un prophète ou d’un saint, prononcés le jour de sa fête ou les jours ordinaires, pour inciter les fidèles à suivre son exemple.
5 Ahmed Taoufiq, Jama’ L-Fna Menu et Environnement, p.15
6 Ahmed Taoufiq, Jama’ L-Fna Menu et Environnement, p.14-15
7 Du grec penta, « cinq », est une échelle musicale constituée de cinq hauteurs de sons différents, contrairement à l’échelle heptatonique qui en compte sept. Le mot est généralement utilisé dans un sens plus restreint, pour désigner un certain type d’échelle ne comportant aucun intervalle de demi-ton. Les ethnomusicologues appellent ce système pentatonique anhémitonique, du grec an- (« aucun ») et hemi- (« moitié », pour désigner le demi-ton). Il s’agit par exemple des notes données par les touches noires du piano.
8 Ahmed Taoufiq, Jama’ L-Fna Menu et Environnement, p.13-14
9 Né le 19 décembre 1944 dans les Grisons en Suisse. Alberto Rainolter est aussi saxophoniste « Ténor », peintre et sculpteur.
10 Maâlem Abdellatif el Makhzoumi est né en 1944 à Marrakech. En 1956, il commence à participer à des lila en jouant des qarqabou avec les maâlem Ahmed Boussou et El Hassan Ennejar. En 1960, il est reconnu maâlem. Il s’est depuis produit dans de nombreux festivals, à Essaouira et Agadir, mais aussi en France et en Suède.
11 L’espace culturel de la place Jemaa el-Fna, Inscrit en 2008 (3.COM -Third Session of the Intergovernmental Committee (3.COM) – Istanbul, 4 to 8 November 2008- ) sur la Liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l’humanité (originellement proclamé en 2001), ich.unesco.org, Maroc, 2008.

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