La place, De l’héritage des siècles au musée virtuel

Par Patrick Manac’h, fondateur de la Maison de la Photographie de Marrakech.

Un lieu, aussi emblématique soit-il, se réinvente à chaque génération

En 2010, à l’occasion du Xème anniversaire de l’inscription de la place au patrimoine mondial, la Maison de la Photographie eut l’honneur de réaliser une exposition dans le bâtiment de la Banque Al Maghrib, construit par les architectes Brion et Cadet. Le titre « Mémoire d’une place, mémoire d’un peuple »1, formulait selon nous le lien profond entre un espace et ceux qui le constituent. Nous étions conscients de n’évoquer que les vagues du XXème siècle dont cet espace ouvert depuis des siècles aux grandes caravanes. Conscients de négliger le grand port caravanier des siècles antérieurs. Notre regard soulignait manifestement un biais artistique. Les anciennes photographies montrent à l’évidence la puissance commerciale de la place avec son kaléidoscope de fondouks, puis l’emprise européenne. L’exposition présentait des documents inédits, des photographies originales de la place depuis le début du XXème siècle, des documentaires, des bandes sonores. La tentation était grande de rassembler les œuvres de tant de fantômes glorieux, Melehi, Belkahia, Atallah, Mellakh…, les Occidentaux Olek Teslar, Mathilde Arbey, Nicolas de Staël (en 1937), Juan Goytisolo… Nous pensions qu’il serait utile de faire l’inventaire des ressources disponibles mais éparpillées de par le monde et constituer un fonds, un noyau de collection complété peu à peu par des collectes, donations, travaux. Une Mémoire. Le socle de lignages vers le futur. Hamid Mergani et moi-même nous proposions de conserver en ce lieu – ou un autre – ce premier noyau d’éléments sonores, visuels, les objets du quotidien, les vêtements aussi des acteurs de la place. Un catalogue des photographies présentées pendant l’événement fut publié. Dans les salles à l’étage nous présentions des documentaires collectés dans les cinémathèques de France, suggérant ainsi que l’inventaire reste à établir.

La place Jemaa-el Fna, Lévy et Frère, héliogravure, 1920, collection Maison de la Photographie de Marrakech

Parmi les documents montrés, parmi les plus originaux étaient sans doute les enregistrements effectués par Paul Bowles. L’écrivain en effet entreprît un voyage et une campagne d’enregistrements des musiques sous le mécénat de la Fondation Rockefeller en 1961. Il décrivit son séjour à Marrakech dans un récit publié dans le magazine « Holiday » en 1963 sous le titre « The route to Tassemsit »2. Nous connaissons au moins une photographie de Bowles3 prise par Allen Ginsberg4, contemplant la place.

Bowles5, le café Matich, Rainholter : enregistrements de musique.

C’est à partir des années 1960 que la matrice de la place productrice d’oralité fut ainsi collectée. Qui se souvient encore du Café Matich ? Pendant des années s’y retrouvèrent les artistes de la place, tant acteurs que spectateurs, des intellectuels, dont les échanges permirent la vitalité du lieu. 
Non loin, l’Argana souvent appelé Petite Sorbonne, formait un ancrage pour toutes les rencontres, les échanges. Roland Barthes fut un de ces singuliers personnages dont de courtes citations évoquent la présence en 1969-1970 : « Souk de Marrakech : roses campagnardes dans les tas de menthe »6.

Ahmed Fassi évoque : « Autre événement phare, à l’aube de l’éclosion de l’identité culturelle nationale, cette exposition-manifeste, avec cette présence instigatrice de Melehi, Belkahia, Atallah, Chebaa, Hamidi, Hafid, soutenue par l’adhésion de leurs compagnons de route inaperçu à l’époque, ou que nous avons omis de citer. Une manifestation désormais gravée dans les annales de l’histoire de l’art au Maroc. L’exposition-manifeste, faut-il le rappeler, avait été organisée sous le signe Présence plastique à Jam’ El-Fna’ à Marrakech en 1969 et reprise dans le même esprit, à Casablanca, Place du 16 novembre ainsi que dans des lycées de la métropole7. »

Alberto Rainholter est une autre figure aussi discrète qu’importante de la mémoire de la place. Depuis plusieurs décennies, il a établi des liens avec les musiciens, principalement les Gnaouas. Rainholter mérite d’être appelé, au sens juste de ce mot un « folkloriste ». Comment ne pas être émus par la voix de Mustapha Bakbou enregistrée en 1980, par Mhajoub El Khalmouss – 1981 -, Abdellatif Elmakhzoumi – 1990 – . Plusieurs décennies de collecte sont désormais sauvées et disponibles. Grâce à ses travaux le Café Matich n’a pas sombré. Nous lui devons aussi une série de photographies du mur de la place d’Essaouira, en 1980.

Un musée virtuel « www.alhalqa-virtual.com » : 

A Berlin en Juillet 2011, l’exposition « Al Halqa, les derniers conteurs » à  » Haus der Kulturen der Welt  » (Maison de Cultures du Monde) www.hkw.de, concrétisait le véritable ouvrage de Thomas Ladenburger. Il y résumait dix ans de recherches et de passions. L’extrême fragilité de la situation des conteurs l’interroge et c’est là qu’intervient l’ensemble du projet Al Halqa : « A l’aide de différents médiums, l’héritage vital et immatériel restant a été documenté, bien qu’il soit évident que cette forme de documentation induise un processus de transformation. Il ne s’agit pas d’une simple conservation de ces arts mais au contraire de rendre visible le processus de transformation médiatique de ces cultures en disparition ».Le projet Ladenburger comportait plusieurs volets : le film documentaire Al Halqa, dans les cercles des conteurs, puis une magistrale sculpture spatiale cinétique exposée à Berlin en 2011. Ladenburger voulait que cette installation manifeste dans une certaine mesure « une traduction technique et technologique, une matérialisation des arts variées immatériels des saltimbanques dans une salle d’exposition ».

Photo captée dans le site www.alhalqa-virtual.com

Finalement, Ladenburger a résumé son projet en créant le Musée virtuel Jemaa El Fna (www.alhalqa-virtual.com). « Les informations, films, matériel audio, histoires transmises oralement, textes, photos, etc. rassemblés jusqu’ici sont réunis dans un lieu et mis à disposition de chacun sur internet. Les visiteurs de cette plateforme sont invités à devenir eux-mêmes part du musée en partageant leurs propres histoires avec les autres visiteurs ». Nous sommes confrontés au défi des médias de masse. « Face à la fascination insatiable pour les médiums électroniques, leur disponibilité immédiate et le plaisir passif du spectacle, les saltimbanques, les acrobates, les danseurs, les magiciens et les conteurs ont du mal à rivaliser8 ».

Une autre exposition sur le même thème au musée d’Ethnologie à Berlin en fin d’année 2015 vint à Marrakech, à Dar Bellarj, sous une forme réduite mais passionnante, illustrée de magnifiques photographies du peuple de la place. Le catalogue est un exemple parfait de dynamique saisie, son texte établi en allemand, arabe, français, anglais. La place y était magistralement évoquée avec une installation de lais de toiles et de caméras animées par un mécanisme sensible.  Ce projet n’ayant pu être concrétisé à Marrakech, Thomas Ladenburger réalisa un site, un musée virtuel de la Place. La place se réinvente à chaque génération. Divers lieux ont su favoriser ce type de recréation permanente. Le parvis de Beaubourg à Paris est un exemple. Les officines à touristes sont là, le temple de la culture, l’atelier de Brancusi sont là, mais l’esplanade garantit de nombreuses formes d’expressions. La place de Sienne maintient le palio chaque année. La puissance publique, les associations, doivent y contribuer. L’Unesco exprime clairement que le statut de patrimoine de l’humanité doit être protégé par une politique volontariste des pouvoirs publics. Certainement faut-il éviter les gestes architecturaux ou urbanistiques qui étoufferaient, ici comme au Grand Socco de Tanger, une indispensable ouverture. Faudrait-il préserver certains espaces, disons certains vides, pour que le vivant s’y exprime de nouveau ? Certes, on peut appuyer le renouveau par une affectation nouvelle de certains édifices (cela est valable pour toute la médina). Quelles fonctions doivent être protégées, soulignées…comment ? Le bâtiment construit par Brion et Cadet9, son jardin, pourrait donner une assise à ce projet et sans doute, insuffler une dynamique. La place marchande dévore toute les fonctions de la place des siècles. A tel point qu’on pourrait quasiment dire que la place offre désormais aux anthropologues un nouvel objet d’observation : un espace en crise. Il n’y aura pas de retour en arrière, ni pour la place, ni pour la médina. Seulement de bonnes ou de mauvaises décisions.


Notes :

1Mémoire d’un peuple, mémoire d’une place, Maison de la Photographie de Marrakech, 2011
2 Estate of Paul Bowles, Library of Congress, Recording Laboratory, 1972. 70 heures de bande-son, voir le site Archnet.
3 Paul Bowles rencontra Ahmed Ben Driss el Yacoubi (1928-1985) en automne 1947 au lycée Moulay Idriss à Fès. Ce jeune homme s’intéressait fortement à la culture occidentale et commençait tout un travail de dessins à l’encre, la femme de Bowles, Jane, lui donna quelques leçons de peinture. Des liens d’amitié naquirent entre les deux hommes et ils voyagèrent ensemble en juin 1951 en Espagne, en Andalousie et à Madrid et ensuite pour un voyage de 6 mois, en 1952, à Ceylan et en Inde, en Italie. Il rencontra aussi Francis Bacon (1909-1992) à Tanger en 1955 qui lui montra de nouvelles techniques de peinture. Cette mention de la relation entre Bowles et le milieu artistique marocain illustre l’engagement profond de Bowles au Maroc.
4Allen Ginsberg Trust
5 Alberto Rainholter
– Café Matich sur Youtube, compilation d’enregistrements sur la place.
– Mémoire d’un mur, mémoire d’une place, catalogue Maison de la Photographie, Exposition Institut Français et Essaouira, 2011
6 Roland Barthes, Œuvres Complètes, volume V. p. 972
750 ans de peinture au Maroc 1965-2015, Ahmed Fassi, Association Marocaine des Arts Plastiques, Edition 2IDEES, 2014, p. 35.
8 Thomas Landenburger, Al Halqa, 2015.
9 Gislhaine Meffre, Architecture Marocaine du XXème siècle, 2009

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